Les femmes du square

Les femmes du square est un film de Julien Rambaldi sorti en 2022.

Le film nous plonge dans le quotidien d’Angèle (interprétée par Eye Haïdara), une jeune femme ivoirienne d’une trentaine d’années qui, pour échapper à des malfrats, se fait embaucher comme nounou par Hélène (Léa Drucker), une mère célibataire vivant dans un quartier bourgeois de Paris. Ce qui semble être une porte de sortie se révèle rapidement être une nouvelle forme de précarité, exposant Angèle aux dynamiques complexes du travail de care.

Le film de Rambaldi entre en résonance directe avec les analyses de la sociologue Caroline Ibos dans son ouvrage Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères (2012)1. Ibos décortique dans son livre les relations entre mères employeuses et nounous employées, mettant en lumière les rapports de classe, de genre et de race qui structurent le métier de nounou et les domesticités en général2. Nous nous pencherons ici sur deux scènes clés du film, qui illustrent de manière frappante les observations de la sociologue : la rencontre initiale entre Angèle (la nounou) et Hélène (son employeuse), et la découverte par Angèle du square comme lieu de sociabilité et de résistance pour les nounous employées.

Dans Les femmes du Square, le personnage d’Angèle ne possède pas tous les codes attendus, ni du point de vue des employeurs, ni même de celui de ses pairs. Le ressort comique du film repose sur le fait qu’elle est alors très maladroite dans la mise en scène des qualités requises pour le poste. Le positionnement d’Angèle à la frontière du groupe social des nounous permet de saisir en négatif les normes, les stéréotypes et les attendus de ce marché du travail.

La première scène illustre un moment crucial que Caroline Ibos qualifie de « cérémonie de recrutement ». Cette entrevue, qui se déroule typiquement entre femmes (mère employeuse et nounou employée), est chargée d’attentes implicites que les candidates doivent anticiper pour espérer décrocher le poste. En plus des compétences acquises liées à l’expérience (le fait d’avoir déjà été nounou), le film laisse transparaître des attentes concernant un ensemble de compétences attribuées notamment aux femmes, et en particulier aux femmes noires ou perçues comme « africaines » : une grande disponibilité, une expérience (réelle ou supposée) de la maternité, de la douceur, de la discrétion, et « un amour des enfants ». La mise à l’épreuve peut même faire intervenir l’enfant comme acteur et juge (malgré lui) de l’entretien d’embauche. Hélène, l’employeuse, met ainsi son bébé Marius dans les bras d’Angèle, comme pour sonder son approbation instinctive (ou son rejet) de la potentielle employée.

La présentation de ces qualités comme naturelles ou relevant de la vocation renvoie à un processus de naturalisation des compétences nécessaires pour s’occuper d’un enfant. La naturalisation des compétences s’inscrit le plus souvent dans la continuité de stéréotypes culturels, ayant historiquement assigné à ces femmes des rôles liés aux métiers des services et du soin (care)3. Les employées et futures employées, souvent conscientes de ce processus anticipent ces attentes et s’efforcent de mettre en scène ces qualités. Ainsi la cérémonie de recrutement est précédée d’un échange entre Angèle et l’amie qui la co-opte, échange lors duquel cette dernière lui suggère par exemple de mentir sur son expérience de la maternité (« dis que tu as deux enfants, c’est plus rassurant »). L’amie d’Angèle lui recommande aussi de chanter pendant l’entretien « une comptine africaine », lui permettant de rassurer l’employeur sur l’authenticité de son africanité, et donc sur son adaptation « naturelle » à ces tâches nourricières. On voit ainsi comment en jouant sur des stéréotypes, des femmes victimes d’un stigmate4, peuvent ponctuellement procéder à une mobilisation de ce stigmate à leur avantage dans le processus de recrutement ou la relation de travail.

Caroline Ibos souligne que la « vocation » – au cœur du processus de naturalisation des compétences – permet également à l’employeur de justifier des salaires modestes et la précarité des conditions de travail. En effet, la situation de précarité d’Angèle est moins un inconvénient pour Hélène qu’un avantage, lui permettant de ne pas déclarer le recrutement aux impôts5. Quand bien même c’est sa situation de précarité (immigrée et sans papiers) qui oblige Angèle à accepter ce nouveau travail, l’enjeu pour elle (comme pour les autres employées) est malgré tout de mettre en scène son souhait profond d’exercer ce métier, et sa « vocation » de nounou.  Ainsi, pour l’employeur, la précarité et la vulnérabilité des nounous n’est pas un simple élément de contexte, mais un critère et un atout structurant dans la relation employé-employeur que l’on justifie en partie par un discours vocationnel. De fait, dans les discours publics et médiatiques, la mise en vocation6 apparaît caractéristique des métiers et filières professionnelles du soin7.


La deuxième scène est celle de la découverte par Angèle du square, lieu de rassemblement quotidien des nounous du quartier. Caroline Ibos décrit le square comme un espace fondamental, un lieu fédérateur où se nouent des solidarités et s’échangent des informations cruciales. Le square est plus qu’un simple lieu de travail en extérieur, c’est d’abord un lieu de ressource et d’information entre pairs. Les nounous y partagent leurs expériences, leurs difficultés, mais aussi des stratégies pour négocier de meilleures conditions salariales ou pour gérer les relations parfois tendues avec les familles. Plus encore, le square fonctionne comme un outil de prise de distance, un lieu pour « souffler », notamment grâce à l’humour et à la dérision.

Face aux exigences, aux micro-agressions ou à la condescendance parfois subies, le groupe de nounous offre un exutoire, un espace où la parole se libère et où une forme de contre-pouvoir symbolique peut s’exercer. C’est tout particulièrement le cas du personnage d’Angèle qui, par son regard neuf et sa méconnaissance initiale des dynamiques du square, révèle par contraste la force des normes et des hiérarchies entre les mères et les nounous (toutes les nounous semble abasourdies lorqu’Angèle se permet des remontrances face à une mère qui sermone son employée, et toutes rient à l’idée d’avoir « une application pour noter les parents ») mais aussi l’organisation interne au groupe de pairs notamment en fonction de critères socio-ethniques (« ici ça se mélange pas trop on dirait »).


  1. Caroline Ibos, Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères, 2012. ↩︎
  2. Alizée Delpierre, Les domesticités, 2023. ↩︎
  3. Evelyn Nakano Glenn, Forced to Care: Coercion and Caregiving in America, 2010. ↩︎
  4. Goffman Erving, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, 1963 ↩︎
  5. Alizée Delpierre montre dans son travail sur les domestiques, que les classes supérieures savent frauder le fisc et recourent massivement au travail non déclaré. Alizée Delpierre, Servir les riches. Les domestiques chez les grandes fortunes, 2022. ↩︎
  6. Bernard Lahire, « Avoir la vocation », Revue sciences sociales et sport, 2018.  ↩︎
  7. Guillaume Cuny, Le choix des autres : construction et appropriation de l’orientation de jeunes femmes scolarisées en Bac Pro accompagnement, soin, service à la personne, 2024. ( ↩︎