Chien de la casse est le premier long métrage de Jean-Baptiste Durand, sorti en 2023.
Dog et Mirales sont amis d’enfance. Ils vivent au Pouget, un petit village du sud de la France, et passent la majeure partie de leurs journées à jouer aux jeux vidéos et traîner dans les rues. Pour tuer le temps, Mirales a pris l’habitude de taquiner Dog plus que de raison. Leur amitié va être mise à mal par l’arrivée au village d’une jeune fille, Elsa, avec qui Dog va vivre une histoire d’amour. Rongé par la jalousie, Mirales va devoir se défaire de son passé pour pouvoir grandir, et trouver sa place.
Ce film illustre la vie de jeunes hommes aux prises avec leurs conditions socio-économiques et l’absence de perspectives en zone rurale. Le village du Pouget est un microcosme où les repères et les habitudes sont figées (incarnées par l’idiot du village qui joue le même ticket d’Astro tous les jours au PMU), rappelant à plusieurs égards la description des territoires ruraux en déclin décrits par Benoît Coquard1.
Dans cette première scène, on retrouve Mirales et Dog avec leur bande d’amis sur un banc de cette petite place où le groupe a l’habitude de se rejoindre. La scène illustre à la fois les routines et l’importance des bandes de potes en zone rurale comme espace de définition des positions et de construction du statut social2. La discussion est majoritairement tenue par des hommes, et principalement par Mirales qui, en leader charismatique, a bien l’intention de contrôler le groupe (les entrées et départs de la petite place) et de guider les choix de vie de ses membres.
La relation entre Mirales et Dog est d’autant plus intéressante à observer que Mirales lui-même est originaire de Grenoble, fils d’une mère artiste-peintre, se trouvant régulièrement en décalage avec les goûts et l’habitus de ses amis originaires du Pouget. Le film met par là même en évidence de nombreuses dissonances culturelles3 chez Mirales : le jeune homme porte des Nike TN et vend du shit dans le département, mais manipule les mots de façon théâtrale et philosophique, prend des cours de piano classique, cuisine des zézettes de Sète pour les voisines âgées et met Hermann Hesse au Panthéon.
Là où deux de ses amis ont des aspirations typiques des jeunes hommes du monde rural (Dog veut faire l’armée et Paco monter son restaurant au Pouget)4, on sent chez Mirales à la fois du dégoût pour ces projets et sa peur de voir les membres du groupe prendre leur indépendance. La violence verbale de Mirales laisse transparaître tout au long du film sa frustration d’être isolé géographiquement et d’appartenir à un monde dominé socialement. Cette frustration se répercute sur son meilleur ami Dog – ce dernier en particulier joue le rôle de repoussoir pour Mirales, lui permettant de rappeler aux autres son appartenance à une classe supérieure.
À ce titre, Elsa, étudiante de Master en littérature comparée à Rennes rêvant de travailler dans un cinéma d’art et essais, concurrence Mirales en venant séduire son meilleur ami, mais également en interférant sur le plan de la distinction sociale5. Elsa incarne en effet le cas typique de jeunes femmes du monde rurale profondément attachées à leur terre natale, mais désireuses de s’échapper, d’élargir leurs horizons notamment en allant faire des études dans une plus grande ville6. Elle ne restera d’ailleurs que très temporairement au Pouget avant de repartir à Rennes pour ses études.
Cette deuxième scène, lors de laquelle le groupe fête l’anniversaire de Dog au restaurant, illustre de façon plus flagrante l’enjeu de distinction dans lequel est alors pris Mirales, rebondissant sur le sujet d’étude d’Elsa alors qu’elle lui donnait peu de chances d’en connaître les principales références (« je pense pas que tu vas connaître »), avant de corriger sévèrement Dog sur sa façon « peu raffinée » de manger.
- Benoît Coquard. Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, 2022. ↩︎
- Benoît Coquard, « Faire partie de la bande Le groupe d’amis comme instance de légitimation d’une masculinité populaire et rurale« , Genèses, 2018. ↩︎
- Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, 2004. ↩︎
- Benoît Coquard. Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, 2022. ↩︎
- Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, 1982. ↩︎
- Yaëlle Amsellem-Mainguy, Les filles du coin. vivre et grandir en milieu rural, 2023. ↩︎