Hippocrate est une série télévisée française créée par Thomas Lilti et diffusée depuis le 26 novembre 2018 sur Canal+.
À la suite de mesures sanitaires, les médecins titulaires du service de médecine interne de l’hôpital Raymond-Poincaré se retrouvent confinés chez eux pour 48 h. Trois internes inexpérimentés et un médecin légiste, qui ne se connaissent pas encore, vont devoir faire bloc pour gérer seuls le service et les malades. Mais la quarantaine se prolonge…
Dans cet article, nous nous penchons sur l’un des personnages principaux de la série, Chloé Antovska, interne en médecine, interprétée par Louise Bourgoin, dont le souhait profond est d’intégrer à l’avenir un service de réanimation.
Chloé Antovska est un personnage complexe au passé trouble : une maladie cardiaque grave a failli lui être fatale, et plane désormais comme une épée de Damoclès sur sa carrière. On comprend dès le début de la saison que la médecine intensive et la réanimation font partie des spécialisations les plus prestigieuses, exigeantes et éprouvantes du monde hospitalier, rendant toute déficience physique éliminatrice au concours.
Sa déficience physique n’est pas le seul handicap de Chloé pour accéder aux fonctions les plus prestigieuses de l’hôpital. La sociologie de la santé montre comment le genre a également un effet déterminant sur les chances d’accès aux positions hiérarchiquement plus élevées et valorisées de ce champ professionnel. La sociologue Emmanuelle Zolesio offre une analyse de la socialisation au métier de chirurgien, et souligne les inégalités professionnelles de genre au sein de cette spécialité masculine, où les femmes apparaissent comme une « exception statistique »1. Les statistiques dont nous disposons pour la médecine intensive et réanimation que convoite Chloé Antovska montre de même que si les femmes représentent 50% des candidats à cette spécialité, en 2021, seuls 31% des réanimateurs en activité en France étaient des femmes2.
Ces spécialités sont masculines par leur recrutement mais aussi par les caractéristiques techniques, organisationnelles et par leur culture professionnelle. A leur arrivée en tant qu’internes, les femmes souffrent dans ces spécialités d’un déficit de crédibilité, en étant « systématiquement suspectées d’un moindre investissement professionnel du fait de leur statut potentiel de mère, discréditées d’avance quant à leurs capacités physiques, jugées enfin trop fragiles émotionnellement pour « tenir » dans un métier difficile »3. Il en est de même pour la capacité à maîtriser des techniques de travail extrêmement sophistiquées et délicates, présentée comme une compétence masculine dès les débuts de l’histoire de la médecine. La thèse d’Emmanuelle Zolesio s’intéresse également à l’humour professionnel, souvent sexiste et misogyne, qui règne dans le milieu médical4. Cet humour contribue à renforcer les stéréotypes de genre et à marginaliser les femmes. Chloé Antovska cumule ainsi deux obstacles dans son accès au métier de médecin réanimateur, et sa maladie, si elle est découverte est susceptible d’amplifier le discrédit déjà subi en tant que femme.
Ainsi, tout au long de la saison la stratégie de Chloé consiste à adopter de façon exacerbée ces dispositions « masculines »5, valorisant la force physique, l’endurance et l’insensibilité à la douleur. Chloé met un point d’honneur à exceller techniquement, pour contrecarrer les stéréotypes liés au genre, et adopte une attitude confiante et déterminée pour se faire respecter. Elle entretient de fait des relations complexes avec ses collègues internes, Arben, Alyson et Hugo : d’une part perçue comme autoritaire ou distante, elle est également souvent sollicitée par eux-mêmes pour les cas les plus complexes et les interventions les plus délicates ou urgentes. Sa froideur est ainsi en même temps la marque de son professionnalisme, de sa dévotion, lui permettant d’évacuer tout soupçon de fragilité.
Dans cette première scène (attention images sensibles), on voit que la stratégie de Chloé l’installe dans un rapport de force inversé. Sa maîtrise technique lui permet d’anticiper un risque qu’Hugo avait négligemment évacué, et son insensibilité face au sang qui jaillit du patient illustre sa solidité émotionnelle. L’interaction est d’autant plus éloquente qu’Hugo est lui-même le fils de l’une des médecins renommée de l’hôpital, bénéficiant à l’inverse de Chloé d’un double avantage : celui d’être un homme et fils de médecin gradé. L’ascendant de Chloé sur Hugo prend une forme définitive lorsque face à Hugo démuni, Chloé lui suggère de se rendre utile en s’occupant du chien du patient.
Outre l’incorporation d’un ethos professionnel marqué par des stéréotypes de genre, l’autre levier stratégique dont disposent les femmes en médecine hospitalière est de développer un réseau professionnel solide pour bénéficier de soutien, de conseils et d’opportunités. Les femmes chirurgiens tissent en particulier des liens avec d’autres femmes médecins, créant ainsi des espaces de solidarité. Dans Hippocrate, Chloé mobilise ce levier à travers la mère d’Hugo (le Dr. Wagner) qui lui exprime son soutien dès le début de la saison. Toutefois, Chloé, également contrainte par son problème de santé, cache sa maladie au Dr. Wagner, limitant ainsi l’intérêt de ce levier.
Dans cette deuxième scène, le Dr. Wagner reproche précisément à Chloé Antovska (alitée après un grave arrêt cardiaque causé par l’excès de travail) de ne pas s’être appuyée sur elle pour trouver une solution. L’incorporation à l’extrême de l’ethos professionnel par Chloé apparaît donc être à la fois sa force pour réussir dans un milieu concurrentiel marqué par les inégalités de genre, mais aussi une prise de risque qui la mène sa perte. L’adoption de stratégies consistant à s’approprier ou déjouer les mécanismes de domination ne se fait donc pas sans souffrance, voire peut se retourner contre le stratège.
Le personnage de Chloé Antovska dans Hippocrate, avec son double statut de femme et de personne handicapée par la maladie, cristallise les obstacles à la progression professionnelle dans le milieu médical. Sa détermination à exercer la médecine illustre en négatif le plafond de verre, la force des rapports de domination et les stéréotypes de genre présents dans ce milieu. Son parcours met en lumière les stratégies que les femmes doivent déployer pour accéder à des postes à responsabilité dans un environnement fortement marqué par des inégalités, mais également les effets pervers de ces stratégies.
- Emmanuelle Zolesio, Des femmes dans un métier d’hommes: l’apprentissage de la chirurgie. Travail, genre et sociétés, (2009). https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2009-2-page-117 ↩︎
- Selon le groupe Femmes Médecins en Médecine Intensive et Réanimation (FEMMIR), 2024. https://doi.org/10.37051/mir-00228 ↩︎
- Emmanuelle Zolesio, Des femmes dans un métier d’hommes: l’apprentissage de la chirurgie. Travail, genre et sociétés, (2009). https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2009-2-page-117 ↩︎
- Emmanuelle Zolesio, Chirurgiens au féminin ? Des femmes dans un métier d’hommes (2019). ↩︎
- Comme le dit Emmanuelle Zolesio, « L’emploi des guillemets pour parler de dispositions » masculines » ou » féminines » nous semble indispensable pour éviter de naturaliser la notion et pour rappeler qu’il s’agit bien de dispositions socialement construites comme féminines ou masculines. On invite aussi à objectiver le plus finement possible le type de dispositions auquel on a affaire et à les nommer. Enfin l’étude des variations intra-individuelles permise par l’expression peut la faire préférer à celles, apparemment synonyme d’habitus sexués ou d’identité sexuée ». « Dispositions ‘féminines’, dispositions ‘masculines' », ¿ Interrogations ? Revue pluridisciplinaire de sciences humaines et sociales (2010). https://shs.hal.science/halshs-00523913/ ↩︎