La zone d’intérêt est un film de Jonathan Glazer sorti en 2023. Ce film a marqué les esprits par son dispositif : en choisissant de ne jamais montrer l’intérieur du camp d’Auschwitz, le réalisateur concentre sa caméra sur la vie idyllique de son commandant, Rudolf Höss, et de sa famille, dont la villa et le jardin luxuriant jouxtent le mur du camp. La bande-son – cris étouffés, ordres aboyés, coups de feu, grondement des fours – est le seul témoin audible de l’extermination de masse qui se déroule à quelques mètres.
Ce décalage glaçant entre une vie de famille bourgeoise et le génocide en cours permet de questionner une idée reçue selon laquelle les acteurs du génocide ne pouvaient être que des monstres ou des idéologues nazis fanatiques. À l’inverse, La zone d’intérêt nous invite à dissocier l’histoire macroscopique (la Shoah) de l’histoire microscopique des individus qui, pris dans l’engrenage, continuent de poursuivre des objectifs banals et ordinaires : le confort matériel, l’ascension sociale et l’avancement de leur carrière.
En observant le procès d’Adolf Eichmann, Hannah Arendt a montré que des crimes d’une ampleur inégalée pouvaient être commis non par sadisme ou conviction idéologique profonde, mais par désir de bien faire son travail et de gravir les échelons d’une bureaucratie1. Rudolf Höss, dans le film, incarne cette figure de cadre moyen du nazisme, organisateur zélé, plus préoccupé par l’efficacité logistique de l’extermination que par l’expression d’une haine antisémite. L’historien Johann Chapoutot2 a pu développer cette perspective en montrant comment les nazis, et notamment les cadres du régime, se percevaient comme des gestionnaires rationnels, engagés dans un projet de construction et de purification.
Au-delà de la cage d’acier décrite par Max Weber3, le film illustre la manufacture du consentement4 et le « dédale moral » (moral maze)5 produit par la hiérarchie et l’organisation contemporaine du travail, où toute l’énergie des cadres est consacrée à appréhender des dynamiques de pouvoir internes. Les conséquences de leurs décisions (sur les hommes, sur la société) sont ainsi subordonnées aux exigences de la progression de carrière. La carrière canalise les énergies et les ambitions des cadres vers l’objectif défini par le système, et assure leur consentement au projet plus large, quelles qu’en soient les finalités ultimes6.
Le film illustre donc parfaitement cette quotidienneté du monde nazi, où une société continue de fonctionner, avec ses normes, ses règles et ses routines. Le génocide n’est alors pas un événement qui suspend la vie ; il devient le cadre même dans lequel la vie se déploie et les carrières se font7, et repose sur des facteurs « normaux » du processus civilisateur8. Deux scènes du film témoignent avec une force particulière de cette primauté du quotidien et des intérêts micro-individuels.
La première est celle où Hedwig, l’épouse du commandant, reçoit la visite de sa mère dans le jardin. Au milieu des fleurs et des rires des enfants, tandis que la fumée des crématoires se dessine au loin, Hedwig se vante de sa réussite. Elle a réalisé son rêve : une belle maison, un statut social élevé, des domestiques (des détenus du camp) à son service. Son discours n’est pas celui d’une nazie exaltée, mais celui d’une femme parvenue, fière de son ascension sociale. Le camp d’Auschwitz n’est pas pour elle le lieu d’un crime contre l’humanité, mais la source même d’une promotion sociale et de son confort.
Cette logique est poussée à son paroxysme dans une deuxième scène clé, lors de laquelle Rudolf annonce à sa femme qu’il est muté et que la famille doit déménager. Hedwig entre en rage contre son mari, lui reprochant de porter atteinte à leur statut et à son paradis domestique. Sa phrase, « C’est notre maison Rudolf, on vit comme on en a toujours rêvé […] avec tout ce qu’on veut à deux pas », montre à quel point il est fait abstraction par Hedwig de l’extermination en cours à quelques mètres (alors même que celle-ci engendre énormément de désagréments visuels, auditifs et olfactif), donnant toute sa centralité à la condition sociale à laquelle Hedwig se réjouit d’avoir accédé.
Dans ces deux scènes, et tout au long du film, l’idéologie nazie est bien entendu présente. Toutefois, on note dans la bouche d’Hedwig que le nazisme est moins évoqué comme un projet auquel elle se plie que comme un cadre discursif lui permettant de justifier sa réussite. La mobilisation par Hedwig de la notion « d’espace vital » et des « recommandations du Fürher » montre en particulier dans cette deuxieme scène comment le projet nazi lui sert de justification et d’argument pour convaincre son mari de ne pas déménager.
La force de La zone d’intérêt est donc de nous confronter à une vérité des plus dérangeantes : celle que des individus ordinaires, animés par des désirs ordinaires – une plus grande maison, une promotion, la reconnaissance sociale – peuvent devenir les rouages essentiels d’un système de destruction massive. En se focalisant sur le quotidien au micro, le film nous montre que la « grande histoire » est aussi façonnée par une multitude de « petites mains », de « petits désirs » pour lesquels la mise en oeuvre d’un système politique (même funeste) peut constituer une opportunité. Une lecture sociologique de ce film nous permet de comprendre comment d’autres génocides et crimes contre l’humanité continuent d’avoir lieu depuis la Shoah, et plus généralement comment des systèmes néfastes et/ou fortement critiqués – le capitalisme, le patriarcat, etc. – se maintiennent en place.
- Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1991. ↩︎
- Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, 2014 ↩︎
- Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905. ↩︎
- Michael Burawoy, Manufacturing consent: Changes in the labor process under monopoly capitalism, 2012. ↩︎
- Robert Jackall, Moral Mazes: The World of Corporate Managers, 1988. ↩︎
- Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, 2020 ↩︎
- Johann Chapoutot, Christian Ingrao, Nicolas Patin, Le monde nazi : 1919-1945, 2024. ↩︎
- Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste, 2008. ↩︎