Burning out

Burning out est un film documentaire de Jérôme Lemaire.

Pendant 2 ans, le réalisateur belge Jérôme le Maire a suivi les membres de l’unité chirurgicale dans l’un des plus grands hôpitaux de Paris. Ce bloc opératoire ultra performant fonctionne à la chaine : 14 salles en ligne ayant pour objectif de pratiquer chacune quotidiennement huit à dix interventions.
L’organisation du travail, bien qu’extrêmement sophistiquée, est devenue pathogène. Le personnel médical et paramédical courbe l’échine. Stress chronique, burn-out, et risques psychosociaux gangrènent l’hôpital. Chirurgiens, anesthésistes, infirmiers et aides soignants, mais aussi cadres, gestionnaires, et directeurs sont pris dans une course effrénée qui semble sans fin.

Ce documentaire illustre de nombreuses dimension du cadre du travail hospitalier : une hiérarchie rigide, une délégation du sale boulot (dirty work) au sens d’Everett Hugues, et l’inégalité des formes de valorisation et de reconnaissance au travail1.

On y voit les nombreux décalage entre l’image que l’on se donne et celle que l’on donne dépend, et la façon dont la variabilité des rôles et des statuts va venir alimenter ces décalages.

Le premier extrait ci-dessous correspond au témoignage d’une aide soignante qui fait part du manque « d’enrichissement » dans son travail, du fait notamment qu’elle n’a pas accès aux scènes d’opération, et qu’elle est rarement considérée comme une collaboratrice par les médecins. Elle insiste sur le fait que malgré le « sale boulot », sa fonction pourrait être intéressante (« enrichissante ») si elle était agencée différemment dans le cours de l’action et des interactions avec le reste du personnel hospitalier. Une thématique récurrent de la sociologie du travail et des organisations qui montrent qu’une tâche n’est pas dégradante en soi, qu’elle s’inscrit dans un ensemble symbolique et matériel qui la valorise plus ou moins. Ainsi, le boulot devient sale parce qu’il est délégué et non pas l’inverse.

La dégradation du métier redouble du fait que la délégation se fait le plus souvent à distance, parfois sans qu’on ait besoin, et souvent par le biais d’un système bureaucratique très hiérarchisé comme le montre la suite du documentaire. Ce dernier est à ce titre une bonne illustration du travail d’Anne-Marie Arborio sur les aides soignantes, dans lequel évoque « un rapport de domination sans face à face »2.

Toutefois, lorsqu’un face à face a lieu dans l’hôpital, il peut prendre une tournure qui rappelle son incongruité et le peu de place laissé à la négociation. Ainsi, le deuxième extrait, plus violent, correspond à une dispute entre un médecin et une infirmière. Celui-ci lui reproche de ne pas avoir anticipé son travail pendant l’opération et de s’être tenue trop loin de la patiente (cela est d’autant plus violent que l’infirmière se distingue généralement du médecin par sa proximité avec le patient). Celle-ci réagit, demande à lui parler, jusqu’à une dispute suivie de pleurs.

Au-delà du mépris qu’elle dit avoir ressenti symboliquement vis-à-vis des rappels hiérarchiques du médecin (« je suis médecin, je n’ai pas à vous parler, je parle français ? »), c’est bien la frontière entre son métier d’infirmière et celui du médecin (et donc son statut et sa responsabilité d’infirmière) qu’elle tente de rappeler : « j’allais y aller, vous ne m’avez pas laissé l’opportunité de le faire », « je connais mon travail (…) pour tel type d’opération je ne suis pas supposé faire ça ». Le tout finit par une négociation avec sa supérieur afin de ne plus travailler avec ce médecin, montrant bien que malgré l’échec de sa négociation directe avec le médecin, elle peut faire intervenir une tierce partie et, éventuellement, parvenir à une entente.


  1. Everett Hugues, Le Regard sociologique, 1951.
  2. Anne-Marie Arborio, « Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital », 2012.